La barre des 7000 enfin franchie !

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Pour une fois cette année je ne brasse pas avant de partir. Pour une fois je ne me prends pas la tête sur la logistique. Pour une fois je ne me focalise pas sur un objectif mutant. Pour une fois je pars au Népal comme je suis parti en Egypte à la plage… Au lieu de prendre le maillot de bain, je prends quand même, au cas où, le matos de montagne. Patrick sera du côté du Méra Peak pour bosser, et sait-on jamais nous pourrions faire un petit crochet vers un objectif intéressant…

Le 12 avril, je prends l’avion pour Lukla, avec un jour de retard car le temps est trop instable pour l’atterrissage. Quand on arrive à Lukla par les airs, on comprend vite pourquoi il vaut mieux du beau temps, l’atterrissage face à la montagne laisse une certaine crispation dans les muscles… Mais là, ça déroule! Le soir je suis déjà à une altitude de 3400m, dans une lodge confortable de Chutanga. Mes trois porteurs sont contents d’être là, moi aussi ! Le lendemain on passe le col du Chatrwa. C’est à ce moment que je m’aperçois qu’un de mes porteurs est en tong, il n’a rien d’autre à ce mettre au pied … on passe un col à 4800m avec une belle pente soutenue orienté nord… Normalement il était sensé être autonome… Au fur et a mesure de la monté, il passe de tong, à pied nu dans la neige, puis en chaussette dans la neige, pour finir avec mes chaussures de trail. Au village suivant je lui achète une paire de chaussure en toile avec une bonne semelle crantée, je m’en veux de ne pas m’en être aperçu plus tôt, ce n’est pas comme si c’était la première fois que je baladais au Népal !

Le 16 avril, je suis à Kahre, le hameau au pied du Mera Peak, on est vers 5000m. Deux de mes porteurs sont repartis chez eux, leur travail accompli. Un seul, Tsiring, reste avec moi pendant toute la durée du « trek ». Patrick arrive le soir même par la vallée de l’Hunku avec un autre porteur. Ils ont franchi le col de l’Amphu Labsa car quelques jours avant, Patrick faisait des mesures non loin du camp de base de l’Everest.

Patrick a quasiment deux semaines d’acclimatation de plus que moi. Du coup, il en profite pour réaliser toutes les mesures sur le glacier du Mera pendant que je fini mon acclimatation express. On passe une nuit au col du Mera (5400m) puis trois nuits au high camp (5800m). On en profite pour aller faire des mesures à proximité du sommet Central du Mera (6400 m). Tout ça dans un temps vraiment pas très bon, on mesure une trentaine de centimètre de neige fraiche au high camp. Les relevés finis, nous descendons nous reposer à Kahre deux nuits.

Nous en profitons pour organiser notre excursion dans la vallée de l’Hunku. Le sommet culminant du coin, le Chamlang (7300m), bien visible depuis le Mera Peak avait l’air d’être en bonne conditions si ce n’est cette nouvelle neige fraiche. En nourriture, nous prévoyons deux jours d’autonomie avec nos porteurs, plus 7 jours d’ascension pour nous deux. Nous prenons le matos pour grimper sur le rocher et/ou de la glace, afin de pouvoir choisir l’itinéraire d’ascension le plus en condition. Quatre possibilités s’offrent à nous, arête Nord, face Nord, arête Ouest, et arête Sud?

Le 24 avril, nous partons avec Tsiring et Phonendra vers le pied du Chamlang dans la vallée de l’Hunku. Nous posons le camp dans le brouillard au pied de l’arête Ouest. Le lendemain matin le temps est parfait. Nous en profitons pour aller observer la face Nord. Trop chargé, le versant nord a fortement subi les effets des dernières chutes de neige. Nous rebroussons chemin et rejoignons à midi nos deux porteurs reposés au camp. Nous plions le camp pour nous rapprocher au plus près de la longue arête Sud (environ 5km et 2000m de dénivelé). Nous avons repéré un petit couloir pour rejoindre l’arête. Nous posons notre camp au pied du glacier d’où part le couloir.

Le 26 avril, c’est le grand départ, nous nous rendons compte pour la première fois du vrai poids de nos sacs… Jusque là, Tsiring et Phonendra avaient porté la majeure partie du matériel et de la nourriture. Cette fois, ils retournent à Khare et nous prenons notre autonomie pour sept jours : 17 et 19 kilos, aïe ! Nous remontons doucement la rive gauche du glacier pour venir observer notre fameux petit couloir… vu depuis son pied, c’est un peu plus raide que prévu. Les pentes chauffent fortement au soleil et avec la réflexion des cumulus diurnes, nous avons l’impression de pénétrer un four chauffé à blanc ! Nous attendons quelques heures que la température baisse. Cela nous laisse le temps d’observer d’éventuels mouvements d’avalanches, mais tout est stable. Nous remontons le couloir dans le brouillard à corde tendue, en posant régulièrement une broche à glace. Surpris par la petite taille du couloir nous débouchons rapidement sur l’arête, et là c’est une plus grande surprise encore ! L’envers de l’arête est un vaste bassin glaciaire, quasiment plat. Nous posons la tente sans avoir à creuser un seul centimètre carré, c’est tout simplement l’ emplacement de camping idéal.Nous trouvons même une flaque d’eau sous la rimaye, nous évitant de faire fondre la neige. Nous sommes à 5800m environ. Le vent semble s’être renforcé dans la soirée, ça fume beaucoup sur le sommet. Dans la nuit un bel orage ne nous passe pas loin des oreilles… Il y a de gros paratonnerres autour de nous, mais nous ne sommes pas tout à fait sereins…

Le 27 avril, comme d’habitude depuis plusieurs jours le temps est magnifique. Nous essayons de ne pas trop traîner pour profiter de la visibilité. Suivre une arête dans le brouillard, n’est jamais très aisé quand vous n’avez pas le topo qui vous indique à gauche ou à droite du gendarme…Et des gendarmes il y en a plusieurs sur ce début d’arête Sud. Le rocher est exécrable, délité. Les blocs de différentes tailles sont mal empilés et attendent impatiemment que nous tirions sur le mauvais ! Avec nos sacs bien lourds, il faut gérer l’équilibre parfait. Le dernier gendarme nous oblige à descendre en face Est, pour rejoindre un petit couloir de pourriture verticale. De nouveau sur l’arête, nous devons grimper un empilement de blocs gigantesques. Alors que je me rétabli sur l’un d’eux, je fais tomber un petit rocher qui vient percuter un bloc de quelques mètres de haut. Patrick voit, avec horreur, le bloc basculer immédiatement de quelques centimètre, puis s’arête… rien. Grosse frayeur. Pour renforcer la tension, le temps semble tourner au mauvais, les hauts sommets de 8000m sont déjà dans le mauvais temps. Vingt mètres plus loin nous sortons de cette zone d’enfer. La zone rocheuse s’arrête bientôt pour laisser place à l’immense corniche qui s’étire presque sans interruption jusqu’au sommet quelques kilomètres plus loin. Nous trouvons un emplacement de bivouac sous le vent de la corniche. Après un peu de terrassement, le deuxième bivouac devient idéal, et le temps se dégage de nouveau. Bien échaudés par la nuit précédente, nous posons tout de même le matériel métallique à distance honorable.

Le 28 avril, le soleil levant vient lécher la tente, il n’y a pas de vent, nous pouvons prendre le petit déjeuner en terrasse ! Puis nous continuons notre lente ascension sur cette arête infinie. La journée est longue, il nous faut passer d’un côté et de l’autre de l’arête. Parfois une crevasse à contourner nous oblige à un petit détour. Nous ne gagnons pas énormément d’altitude mais nous couvrons une bonne distance. Le soir nous arrivons sur un petit col glaciaire, l’emplacement est plat, dans le brouillard, nous ne cherchons pas plus loin. La tente est posée, nous mangeons rapidement et le sommeil vient vite. Mais le vent se lève et nous sommes mal protégés. La porte de la tente composée uniquement d’une moustiquaire ne nous protège pas de la neige soufflée. Et la forme de la tente nous empêche de nous retourner. La nuit est donc très moyenne !

Le 29 avril, le réveil est sous le soleil mais la mauvaise nuit pèse. Nous découvrons alors juste en dessous un autre emplacement complètement abrité du vent… Après une petite discussion sur notre stratégie pour les jours à venir nous choisissons de rester là pour la journée. Nous déplaçons uniquement notre emplacement de bivouac pour profiter plus du soleil et moins du vent. Vers midi, le cumulus s’est formé de nouveau et nous souffrons alors de la chaleur… le thermomètre affiche 45°C bien à l’abri entre les duvets… C’est complètement insupportable ! Et quand vient le soir, il fait quasiment -20°C.

Le 30 avril, c’est la première fois que le réveil sonne pour nous réveiller, il est minuit et demi. Nous avons décidé de tenter l’aller retour au sommet depuis ce quatrième bivouac. L’arête est bien plus raide, les emplacements de bivouacs paraissent rares voir inexistants, donc nous optons pour une grosse journée d’effort. Au moins nous sommes légers, nous avons un peu de nourriture, et un litre et demi d’eau chacun. Nous commençons à grimper à deux heures. Nous traversons un premier pan de neige et glace par le versant Ouest, plein vent. Puis un ressaut mixte plus raide nous amène à la traversée d’un deuxième pan de neige et glace, toujours plein vent. Au lever du soleil, nous arrivons au ressaut de rocher qui barre l’arête Sud. Trente mètres de rocher en 4 et nous sommes de nouveaux dans des zones de neige et glace. Parfois la neige est vraiment inconsistante, parfois la glace a formée une carapace creuse, on a l’impression que le vent a créé des formes alvéolées cachées sous la neige fraîche. L’altitude nous ralentis et à chaque fois que sommes obligés de passer sur le versant Ouest le vent est de plus en plus fort. A midi  nous atteignons l’arête sommitale encore bien longue. La fatigue est là, mes jambes me rappellent la longue descente qu’il nous reste à faire avec de belles portions en traversée et en désescalade…Nous nous laissons jusqu’à quinze heure pour atteindre le sommet (à dix neuf heure il fait nuit). Mais vers quatorze heure je jette l’éponge, le vent toujours plus fort a raison de ma volonté. Mes jambes flageolent. Nous faisons une pause, au pied de ce qui semble être le dernier ressaut, mais je sais que le sommet est encore loin derrière. Nous sommes à 7200m, il doit rester un peu plus d’une centaine de mètres de dénivelé et un demi-kilomètre de distance. Patrick se sent encore en forme, mais il sait lui aussi ce qu’il nous reste à descendre. La décision est prise nous faisons demi-tour. Je descends en premier imposant un rythme lent que mes jambes peuvent suivre. Patrick veille à l’arrière. Quelques centaines de mètres de dénivelé plus bas, je retrouve mes forces. Mais la forme de Patrick se dégrade, il a du mal à respirer. Je prends donc le relais de la gestion de la descente. Lunules de glace se succèdent, puis la glace devient tellement mauvaise qu’il me faut creuser des champignons de neige… c’est la première fois que je me pends en rappel à ce genre d’ancrage. Vraiment pas une sensation de sécurité. Puis nous rejoignons le ressaut rocheux, nous pouvons poser une sangle sur un béquet. Nous arrivons dans les pans de neige et glace redoutés. Il est tard, nous avons sorti les Tikkas (lampe frontale), et nous désescaladons doucement en traversant. Nous ne sommes plus encordés, la corde ne servirait à rien. Quelques centaines de mètre avant le camp nous pouvons enfin nous encorder, la glace affleure et je peux poser des broches à glace. A minuit et demi nous atteignons enfin la tente, nous sommes à 6400m, je ne sens plus l’altitude. Pour Patrick la nuit est un enfer, une oppression à la poitrine le fait suffoquer, il n’arrive quasiment pas à dormir.

Le 1er Mai, le réveil est difficile, mais nous ne devons pas traîner nous avons décidé de continuer notre descente directement dans la face Sud. Le sérac qui nous inquiétait n’est vraiment pas menaçant. Depuis notre petit col nous plongeons directement en rappel dans un couloir. Puis nous continuons entre le glacier et la face Sud, pour finir par des belles dalles de granit au pied de la face Sud. Mille mètres de rappels, nous laissons deux stoppeurs, deux ou trois sangles, trois pitons et une grande quantité de lunule de glace. Une fois au pied de la face nous espérons arriver jusqu’à Kongma Ningma, une teahouse. Une teahouse est comme son nom l’indique un endroit pour prendre le thé, ou se restaurer, c’est une lodge vraiment spartiate. Mais là nous ne sommes pas difficile, même le plus horrible « dal bhat » (riz lentille) nous conviendrait. Seulement cette tea house ouverte à notre passage à l’aller, est fermée à notre retour. Il est vingt et une heure. Il nous reste un sachet de tisane pour le soir et un autre de thé pour le matin.

Le 2 mai, nous espérons encore voir arriver le propriétaire de bon matin. A neuf heure, la mort dans l’âme, nous commençons la lente remonté vers le col du Méra. Quelques interminables heures plus tard nous arrivons au col. La tea house du col est ouverte. Son propriétaire dort d’un sommeil profond, mais je me fais une joie de le réveiller pour lui demander du thé, du coca, des chappattis et des œufs. Le repas est maigre et cher mais quel bonheur de manger un peu. Deux heures plus tard nous rejoignons Khare et notre lodge-camp de base. Enfin un peu de confort… Je savoure enfin entièrement cette ascension. Je ne suis jamais allé aussi haut…

Le 4 mai, nous sommes à Lukla et le 5 à Kathmandu. Je retrouve la petite famille, Pauline et Margaux reviennent d’un petit trek dans l’Helambu. C’est un bonheur de se retrouver ainsi à Kathmandu !

Aymeric

À propos de Aymeric Clouet

Alpiniste, grimpeur et guide de haute montagne
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14 réponses à La barre des 7000 enfin franchie !

  1. Yann dit :

    Enooorme ! et de superbes photos. Merci de partager !
    A 6400 tu ne sens plus l’altitude ;) Bienvenu chez les martiens !

  2. Julien dusserre dit :

    Bien bravo clou clou…. Quand qu on vole?
    La bise à vous trois
    Juju

  3. Yannick dit :

    Salut Aymeric,

    Un grand merci pour ce récit !
    Je découvre ton mail et j’ai juste parcouru en vitesse les photos. C’est GRANDIOSE.

  4. Steve ravussin dit :

    Bo! Je suis au mexique en train et je lis avec un grand plaisir ta superbe escapade… Je suis fier de mon copain de cordée du mer et montagne
    Biz du suisse

  5. Toupin Yann dit :

    Bonjour Aymeric, super récit d’une belle expe. Belle montagne et une arrête carrément longue!!!! A bientôt. Yann et Régine.

  6. Nicole dit :

    Merci pour ton récit et photos . Ça donne carrément envie d’aller faire un tour dans ce coin de la planète . C’est la grande classe pour margaux , quelques mois et déjà un treck au Népal ! Y en a qui démarrent bien …

  7. christian lasserre dit :

    bravo beau morceau d arete recit et images a faire rever felicitations a Margaux….a bientot titi

  8. fabrice dit :

    Excelent ton recit ! On a l’impression de grimper avec vous….. certes ca doit etre un peu plus facile le cul dans le canapé :-)
    Un Gros MERCI pour cette portion de rêve et pour les photos.
    Biz a tous les 3
    Fab

  9. Michel DIMITRIEFF dit :

    Salut Aymeric! Superbe expédition! La montagne en famille en plus, génial! Grosses bises et à bientôt Clouclou! Michel

  10. Caro santoni dit :

    Namaste! Merci pour ce beau recit! Cest bon ca une belle expe, entres amis , au retour la famille, dans un pays qui semble tellement beau et riche de ses habitants et de ses montagnes…ca donne envie de partir! Fais y bien a bientot! Caro

  11. Sympa les vacances, il fait chaud comme en egypte mais il y a moins de monde.
    Merci pour ce récit, ça fait envie

  12. nicole dit :

    WAAHOU , bravo Aymeric et merci pour ce beau récit simple et à la fois grandiose .
    Grace à toi je viens de repartir dans ce beau pays et rêve d’y retourner pour regarder ces hauts sommets des chemins de treck et t’imaginer dans l’effort gravissant ces pentes et couloirs raides – Margaux sera fière de raconter les exploits de ses parents !!!!!!!!!!! Bises

  13. Raphael dit :

    Beau récit ! Merci pour le voyage au travers des photos.

  14. Stéphane dit :

    Une petite recherche et je tombe sur ce superbe récit…
    De quoi faire réver derrière un bureau !
    ET que de beaux souvenirs – bien moins extrèmes – de ce beau pays avec l’island peak en particulier !
    Bonne continuation

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